La bataille de lépante en stuc par giacomo serpotta (1656-1732) ou la mansuétude du baroque

La bataille de Lépante du 7 octobre 1571 est l’une des plus grandes batailles navales de tous les temps et « le plus retentissant des événements militaires du XVIe siècle, en Méditerranée. C’est une énorme flamme et nous la voyons encore brillante malgré quatre siècles de recul » (Braudel). 

salle_600L’endroit, situé dans le golfe de Patras, sur la côte nord-ouest du Péloponnèse, fait référence à l’ancienne base navale athénienne (Ve siècle av. J-C) de Naupacte, devenue Lépante depuis le Moyen-âge, et située en regard du détroit occidental de l’isthme de Corinthe. Un événement aussi considérable ne pouvait pas échapper à de nombreuses représentations picturales dont celle de Véronèse (1528-1588) à Venise et de Vasari (1411-1574) au Vatican, représentant les galères rangées comme à la parade avant l’engagement ou au contraire dans un chaos infernal et meurtrier.

L’une des figurations les plus originales est celle faite en stuc, à Palerme, par le sculpteur sicilien Giacomo Serpotta (1656-1732) dans la décoration de style baroque de l’Oratoire du Rosaire (*) de Santa Zita (ou Cita) construit en action de grâce pour la protection accordée par la Vierge.

 

La bataille de Lépante : de la réalité au stuc

bateau_600La bataille de Lépante s’inscrit dans un conflit entre les Ottomans et les Chrétiens et plus particulièrement la République de Venise, avec comme enjeu le contrôle de la méditerranée, lieu de razzias et de piraterie incessantes ; le facteur déclenchant est la prise de Chypre (1570) par les Ottomans avec le massacre de la population de Nicosie et le martyre de son gouverneur Marco Antonio Bragadin (1523-1571) dont la résistance héroïque donnera le temps à la Sainte Ligue, imposée par le pape Pie V, d’organiser la flotte chrétienne mais sans la France qui était alors l’alliée de la Sublime Porte. C’est le 7 octobre 1571 que vont s’affronter 100 000 hommes, l’équivalent d’une énorme ville de l’époque.

D’un côté l’armada turque, venant de Lépante, avec des galères, des fustes à voiles et à rames et des galiotes rapides mais faibles en artillerie, sous le commandement relatif d’Ali Pacha, gendre du sultan Selim de Constantinople et, de l’autre, la flotte chrétienne venant de Messine puis de Corfou, sous le commandement plus homogène de Don Juan d’Autriche (1545 ou 1547 -1578), fils naturel de Charles Quint et demi-frère du roi d’Espagne Philippe II qui l’a désigné comme chef de la Sainte Ligue comportant plus de 200 galères espagnoles, génoises, pontificales mais aussi maltaises, savoyardes et de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, avec des navires de soutien et, surtout, six galéasses vénitiennes, Galeazza Grossa, grosses galères munies de canons fixés aux navires, qui foudroyèrent les galères turques pourtant plus nombreuses et plus maniables.

Avant la fin de cette journée fatidique, la victoire revint aux Chrétiens avec la libération de 15 000 galériens chrétiens mais fit de l’ordre de 60 000 morts et blessés de telle sorte que « la mer paraissait rouge aux yeux des combattants » parmi lesquels un simple arquebusier dénommé Miguel de Cervantes (1547-1616) qui y laissera la fonction de sa main gauche et y gagna le surnom de « manchot de Lépante ».

 

L’oratoire du Rosaire de Santa Zita

fenetre_900L’oratoire du Rosaire est un petit édifice accolée à l’église éponyme dans le quartier de la Loggia de Palerme ; il s’agit d’une salle rectangulaire aux parois entièrement recouvertes de stuc avec des encadrements entourés d’angelots et de figures allégoriques représentant les mystères du Rosaire dont la Résurrection, l’Ascension et le Couronnement de la Vierge entourant la représentation de la bataille de Lépante.

Le stuc utilisé par Serpotta, dont la technique remonte à l’antiquité, est un mélange de chaux éteinte obtenue par action de l’eau sur la chaux vive issue de la cuisson de pierres calcaires, de sable fin en y incorporant des liants d’origine animale ou végétale sur un treillis de fils de métal et de bois. Il s’associe une innovation fondamentale, dénommée « allustratura » sous forme d’une dernière couche à base de chaux et de poudre de marbre, conçue pour donner plus d’éclat et de blancheur aux sculptures dont le réalisme laisse le spectateur littéralement pétrifié selon l’expression italienne particulièrement adaptée en l’occurrence « restare di stucco ».

Serpotta a représenté une version simplifiée de la bataille navale sous des nuées orageuses où siège une Vierge entourée d’anges, avec un Enfant Jésus turbulent, et dont l’intercession est implorée par un moine ; des fortins dorés sur des promontoires rocheux suggèrent la proximité de la côte incluant l’île d’Oxia qu’avait longée la flotte chrétienne avant de se dévoiler progressivement à la flotte turque. Sur une mer formée, s’affrontent des galères dont « les longues rames pendent, parallèles et inertes, dans la mer », avec du côté droit trois galères ottomanes et une galiote ; du côté gauche trois galères chrétiennes avec un navire de soutien et, entre les deux, se situent deux galéasses vénitiennes reconnaissables à leurs trois mâts et à leur puissant gaillard d’arrière doré.

Des oriflammes flottent aux sommets des fortins et des mâts des navires avec une orientation vers la droite suggérant que la flotte chrétienne évolue vent arrière avec quelques petits personnages à la manœuvre dans les gréements, soulignant la minutie de la composition qui apparaît conforme au fait que les Chrétiens étaient à l’ouest alors que les Ottomans étaient rangés à l’est.

En-dessous de la scène, sont assis deux jeunes garçons habillés en paysans, de part et d’autres de trois arquebuses à mèche ; à droite un jeune Turc blessé et affligé s’appuyant sur un turban, « la Défaite musulmane » et à gauche un jeune chrétien s’appuyant sur un heaume, « la Victoire chrétienne », fier et songeur mais qui ne se réjouit pas : la Chrétienté a vaincu mais l’humanité est en deuil et cette bataille navale effrayante par son ampleur n’empêchera pas la perte de Chypre, pourtant casus belli, par les Vénitiens.

Même si les conséquences historiques de cette bataille navale hors normes ont fait l’objet de controverses, il n’en reste pas moins qu’elle a porté un coup d’arrêt indéniable à l’expansionnisme ottoman et qu’elle préfigure la fin des flottes de galères au profit des vaisseaux de ligne et des galions armés de canons. La représentation de la bataille de Lépante est un détail émouvant parmi les intérieurs stuqués des oratoires palermitains par Giacomo Serpotta que l’historien d’art Rudolf Wittkower (1901-1971) a comparé à « un météore dans le ciel sicilien » ayant contribué au fait que « le sentiment du merveilleux est rarement absent du Baroque ».

(*) Rosaire, de rosarium : guirlande de fleurs, en référence au grand chapelet de prières.

 

Bibliographie

  • Arrabal F. Un esclave nommé Cervantès. Plon 1996
  • Boucher B. La Sculpture baroque italienne. Thames & Hudson 1999
  • Braudel F. Autour de la Méditerranée. Ed. de Fallois 1996
  • Bucaro G. Palazzoto P. Il Serpotta di scena. Regione Siciliana 2013
  • Fernandez D. Le Radeau de la Gorgone. Promenades en Sicile. Photos de Ferrante Ferranti. Le Livre de Poche 1989
  • Heers J. Les Barbaresques. Tempus 2008
  • Lebédel C. Histoire et splendeurs du Baroque en France. Histoire Ouest-France 2003
  • Morel Ph et al. L’Art italien de la Renaissance à 1905. Citadelles & Mazenod 1998
  • Remerciements au Dr Philippe Rouesnel pour sa visite guidée de Palerme

 

Giacomo Serpotta (1656-1732) est considéré, bien qu’il soit injustement méconnu, comme l’un des plus grands sculpteurs européens du XVIIIe siècle ; il fait partie d’une famille de sculpteurs et de stucateurs puisqu’il naît à Palerme d’un père ouvrier en marbre qui, condamné pour rixe, mourra aux galères en 1670 ; Giacomo n’a alors que 14 ans et ce traumatisme a pu avoir une influence sur son œuvre ultérieure ; son frère et son fils unique, Procopio (1679-1755), seront aussi sculpteurs mais de moindre importance. Une grande incertitude persiste quant à sa formation artistique ; peut-être a-t’il rencontré Le Bernin âgé (1598-1680) à Rome lors d’un voyage d’étude ? encore qu’il est plus probable qu’il ne connaissait le Baroque que par l’intermédiaire de gravures ou d’artistes formés sur le continent et il semble même qu’il n’ait jamais quitté la Sicile où il a travaillé toute sa vie à la tête d’un atelier familial prospère, d’où la « réputation d’un artisan local plutôt que d’un artiste européen » peu propice à la postérité. Contrairement à ses prédécesseurs locaux dont la facture apparaît assez médiocre, Giacomo Serpotta a donné ses lettres de noblesse au relief en stuc avec une délicatesse et une qualité du niveau de la grande sculpture monumentale.

 

Les sculptures de Giacomo Serpotta. Ce n’est pas dans les musées qu’on peut admirer les sculptures de Giacomo Serpotta mais dans les plus importantes églises et oratoires de Palerme où il travaille à partir de 1686 jusqu’aux années 1710 avec plusieurs interruptions. On y voit une  profusion de personnages incluant des putti espiègles qui sont véritablement les acteurs de la représentation sacrée et qui « jouent même à dormir et à mourir » avec des guirlandes, des mouvements tumultueux et des drapés si caractéristiques du Baroque, de telle sorte que les parois semblent animées d’un véritable « bouillonnement de formes blanches » au sein duquel peut se glisser un petit reptile en guise de signature symbolique.

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