La Villa Barbaro ou l’esthétique de l’utile

A partir de la fin du XVe siècle, la découverte de la route des Indes (1498) ayant porté un coup sensible à leur monopole du commerce du poivre et des épices, les Vénitiens investissent dans des propriétés foncières moins hasardeuses que les expéditions maritimes. Ils mettent ainsi en valeur des territoires en friches dans l’arrière pays, la terraferma, tout en s’efforçant de joindre l’utile, la vita activa, à l’agréable, la vita contemplativa. Venise est alors la première ville marchande du monde et la plus riche. 

Villa_Barbaro_panoramica_fronte_MarcokEn Vénétie, l’architecte Andrea di Pietro dit Palladio (1508-1580) nous a laissé plus d’une vingtaine de villas « palladiennes » où s’exprime le modèle de la beauté antique. Il construisit, vers 1557-1558, à Maser dans la région de Trévise, la Villa Barbaro au pied des collines d’Asolo, devant un bosquet de conifères. Près d’une source, le commanditaire fit construire un nymphée semi-circulaire en souvenir d’un probable sanctuaire antique dédié aux nymphes. La villa est de type rustica. Elle associe maison seigneuriale et exploitation agricole s’opposant au type suburbana plus proche des villes. La décoration intérieure est confiée à Paolo Véronèse (1528-1588). Il réalise des peintures murales qui associent éléments allégoriques, des scènes religieuses et de la vie quotidienne, sous forme de remarquables trompe-l’œil, un véritable chef d’œuvre.

Andrea Palladio (1508-1580) naît à Padoue d’un père meunier, mais tailleur de pierre de profession. Apprenti dès l’âge de 13 ans dans un atelier d’architecte et de tailleur de pierre, il rencontre le comte et humaniste Gian Giorgio Trissino (1478-1550) qui le met en contact avec des commanditaires vicentins. Il séjourne, avec lui, plusieurs fois à Rome, entre 1541 et 1551, et le surnomme Palladio en référence à Pallas Athénée, déesse des arts, vers 1540 lorsqu’il se voit attribuer le titre d’architecte. Palladio n’a reçu aucune formation spécifique. Il s’est inspiré des monuments antiques, des descriptions de  Pline l’Ancien (23-79) et surtout du traité De architectura de l’architecte romain Vitruve (v.90–v.20 av. J.-C.) Palladio se lie d’amitié avec un haut dignitaire de l’Eglise, le patricien vénitien Daniele Barbaro (1514-1570), auteur d’une traduction de Vitruve. A Venise, il conçoit le monastère de San Giorgio Maggiore et l’église du Redentore. Il associe plusieurs concepts architectoniques tels que la Rotonda inspirée des temples circulaires païens et la représentation cruciforme latine, dont la forte valeur symbolique fut rappelée par le Concile de Trente (1545-1563). Parallèlement, Palladio réalise  des villas, à partir de 1540, pour l’aristocratie vénitienne et les citoyens de Vicence. C’est d’ailleurs à Vicence que l’architecture d’Andrea Palladio est prédominante. Sur l’édifice gothique préexistant du Palais de la Raison dite Basilique palladienne, il ajouta des loggias serliennes, du nom de l’architecte Sebastiano Serlio (1475-1554). Le Palais Thiene, la Villa Rotonda et, sa dernière œuvre (1580), le Théâtre olympique sont  des monuments caractéristiques de sa conception architecturale. Palladio publie, en 1570, Les Quatre Livres d’Architecture d’inspiration vitruvienne mais présentant ses propres réalisations. Le peintre et historien d’art, Giorgio Vasari (1511-1574), son contemporain, le décrit de tempérament aimable : « c’est un homme extraordinaire par son talent et son jugement ». Il meurt le 19 août 1580 alors qu’il supervisait le chantier du Tempietto, chapelle familiale commandée par Marcantonio Barbaro (1518-1595) et  inspiré du Panthéon de Rome.

Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588), d’un père architecte et tailleur de pierre, à Vérone (d’où son surnom de Véronèse) où il fait son apprentissage dans l’atelier d’Antonio Badile (v.1518-1560). Après une courte période à Mantoue, il s’installe à Venise en 1553 où il y travaille à la décoration de plafonds à l’église San Sebastiano, à la Bibliothèque Marciana puis au palais des Doges (à trois reprises entre 1553 et 1582) ; il réalise également des « banquets » pour les grands réfectoires vénitiens, notamment en 1562, pour le réfectoire du monastère bénédictin de San Giorgio Maggiore , les Noces de Cana aujourd’hui au musée du Louvre. Au début des années 1560, il commence la décoration de la Villa Barbaro de fresques de style maniériste en réaction au classicisme de la Renaissance. En 1573 Véronèse se heurte à l’Inquisition qui lui reproche d’avoir ajouté des personnages anecdotiques au dernier repas du Christ, la Cène qu’il rebaptisera Le repas chez Lévi (Venise Académie) en disant : « Nous les peintres, prenons des libertés tout comme les poètes et les fous ». A la différence du Titien (1485-1576), Tintoret (1518-1594) et Véronèse apparaissent plus « vénitiens » dès lors qu’ils ont créé plus d’œuvres pour les palais et monuments religieux de la ville « en rendant leurs murs aussi précieux que plusieurs royaumes »  (Ruskin) mais aussi pour les villas patriciennes de l’arrière-pays. Véronèse meurt dans sa demeure vénitienne d’une pneumonie à l’âge de 60 ans et est enterré dans l’église de San Sebastiano dont il avait peint de nombreuses fresques. Après son décès, son frère et ses deux fils achèveront certaines peintures sous le nom de « Haeredes Pauli (les héritiers de Paul) veronensis ».

La villa Barbaro se détache de l’arrière plan campagnard sous forme d’une tache jaune sur un écran de verdure selon un « déploiement horizontal » de façon aussi utile que décorative par la combinaison de la maison seigneuriale centrale qui avance (avant-corps) vers la plaine, et des communs sous forme d’une galerie couverte à colonnes, Barchesse, typique de la villa veneta, et destinée à abriter le matériel agricole, les animaux et les récoltes avec une succession d’arcades en plein cintre disposées en ailes par rapport au corps de logis central. Aux extrémités s’ouvrent des colombiers surmontés de larges cadrans solaires contribuant à « l’harmonie du tout ». La façade épurée des ailes latérales contraste avec la maison du maître dotée de quatre demi-colonnes ioniques allant du rez-de-chaussée au piano nobile surmonté d’un fronton entourant le blason sculpté en relief de la famille Barbaro. Palladio développe ainsi  la subordination des bâtiments utilitaires au bâtiment principal doté d’une façade à portique imitant les temples antiques et permettant d’accéder à des pièces distribuées autour d’un vestibule cruciforme (Crociera) qui ne comporte que trois ouvertures sur l’extérieur mais Véronèse va en suggérer bien d’autres en peignant de fausses portes montrant les occupants des lieux. La décoration intérieure est presque entièrement due à la main de Véronèse avec une succession de paysages bucoliques, de figures allégoriques et surtout de trompe-l’œil avec des éléments du sacré mais aussi des scènes donnant l’illusion de la vie quotidienne : un chasseur (autoportrait ?) revient de la chasse, un chien est assis ou une petite fille curieuse ouvre une fausse porte. Par une alternance de fausses et vraies fenêtres, on peut apercevoir la vraie nature ou des paysages fictifs de telle sorte que l’illusion et la réalité s’interpénètrent. En mêlant ainsi le monde réel au virtuel, Véronèse démontre avec maîtrise qu’il est à son apogée de la peinture du trompe-l’œil avec une représentation des Dieux de l’Olympe entourant une allégorie énigmatique de la Sagesse (?) surmontant divers personnages grandeur nature qui semblent observer les activités de la villa. On accède ensuite au nymphée décoré des statues du sculpteur maniériste de l’école vénitienne Alessandro Vittoria (1525-1608) qui exécuta aussi la décoration plastique de la villa qui semble faire partie intégrante de la Nature qui l’entoure. Dans sa conception la Villa Barbaro, entourée de vignobles, est l’un des exemples les plus réussis de villa-fattoria (villa-ferme) dont l’esthétique associée à la fonctionnalité est très différente des « caprices » tels que la Villa Rotonda que Palladio conçue près de Vicence avec ses quatre façades identiques sur le modèle du Panthéon entourant une salle circulaire « habitable mais pas agréable » (Goethe en 1786) ; le désir d’originalité a dans ce cas détourné l’architecte de la notion d’utilité  si présente dans le Villa Barbaro.

Remerciements au Dr Philippe Rouesnel pour sa visite guidée de la Vénétie.

 

En Vénétie, au milieu du XVIe siècle, de riches commanditaires vénitiens, inspirés par les descriptions de Pline et de Vitruve et souhaitant combiner l’idéal de beauté à celui d’utilité, font construire un domaine à vocation agricole, sur une colline près d’une source mythique ; ils en ont confié la conception et la décoration à deux des plus grandes artistes de leur temps et dont le génie s’est exprimé dans leur domaine respectif en créant l’une des plus exceptionnelles villas de l’histoire de l’architecture sous forme de l’utilitaire élevé au rang du sacré. Les siècles ultérieurs verront nombre d’architectes, en Europe et jusqu’en Amérique, s’inspirer de Palladio pour élaborer des constructions néoclassiques.

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