Médecins libéraux : l’URPS Paca dénonce l’« hospitalo-centrisme » dans un livre blanc sur le Covid-19

(APMnews) – L’union régionale des professionnels de santé médecins libéraux (URPS- ML) de Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca) a publié jeudi un Livre blanc sur la crise du Covid-19 dans lequel elle dénonce un « hospitalo-centrisme » de l’organisation des soins.

Le document (16 pages) contient 11 propositions pour améliorer la gestion d’une future crise sanitaire, notamment en facilitant les échanges entre libéraux et médecins hospitaliers, en confiant le pilotage des parcours de soins aux médecins traitants, ou encore en décentralisant les agences régionales de santé (ARS).

« On entend dans les médias nombre de satisfecit, qui tendent à laisser penser que la crise est derrière nous, que nous sommes dans la bonne voie, que ‘l’Etat a tenu’ ainsi que l’a fièrement annoncé le président [de la République] », écrit l’URPS.

« Toutes les leçons ne peuvent déjà en être tirées, mais dès à présent certains constats s’imposent. » L’objectif du livre blanc est de « porter la voix des médecins libéraux », rappeler « leur rôle et restitue[r] la réalité de ce que nous, soignants de terrain en ville, avons vécu et ce que nous ne voulons plus vivre ».

Il a été rédigé d’après des « expériences des médecins de terrain et des élus de l’URPS-ML Paca durant la crise sanitaire ». « Nous l’avons voulue critique, sans retenue, car nous estimons devoir tirer les conséquences de cet épisode. »

Manque de masques de protection

Les médecins libéraux « se sont trouvés démunis », « sans équipements de protection individuelle (EPI) » et « sans possibilité de s’approvisionner, l’Etat ayant réquisitionné les stocks, centralisé l’approvisionnement et fléché les équipements disponibles vers les hôpitaux », déplorent-ils en premier lieu.

« Les professionnels se sont démenés pour trouver ces équipements, faisant appel aux dons, à la solidarité, à l’innovation, aux collectivités territoriales, parcourant des dizaines de kilomètres pour aller les chercher », rapportent-ils.

« Ce n’est que bien plus tard que l’ARS a été en mesure d’approvisionner, avec parcimonie (et souvent avec du matériel de récupération, testé mais périmé) les professionnels de ville » en EPI.

L’URPS pointe des « dysfonctionnements dans la distribution », avec « des disparités majeures dans les territoires ». Par exemple, « certains n’ont jamais eu de dotation en [masques] FFP2, d’autres n’en ont jamais manqué ».

Jusqu’à « 90 % » de perte d’activité

La gestion de la crise est alors « apparue très clairement hospitalo-centrée », déclare l’union, affirmant notamment que les établissements privés et leurs praticiens ont été mis à l’écart.

« Dès le 17 mars, l’activité non urgente a été déprogrammée, les lits désarmés, établissements et praticiens [du privé] ont perdu jusqu’à 90% de leurs activités », poursuit-elle.

La « doctrine nationale a placé les établissements privés en 3e ligne, leur demandant de garder des lits armés à disposition des établissements publics, soit pour y déplacer des pathologies non Covid, soit pour y accueillir des patients Covid moins graves ».

« Ce n’est que plusieurs semaines après l’arrêt des activités que le privé a été sollicité », continue l’URPS. La région Paca « n’a heureusement pas connu la même situation qu’en Ile-de-France ou Grand Est, où l’ostracisme à l’égard du privé a fait choisir de transporter des patients lourds […] d’une région à l’autre, voire dans d’autres pays européens, plutôt que de solliciter les cliniques voisines ».

Avec les établissements publics, l’URPS évoque des difficultés de coordination. « Les situations sur le terrain ont été très disparates » selon les établissements, « mais souvent difficiles ».

« On relève une autonomisation parfois complète de certains hôpitaux », notamment de l’Assistance publique- hôpitaux de Marseille (AP-HM) et de l’institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection de Marseille, « malgré des prises de position publiques contradictoires ».

« Les retours d’information vers les médecins traitants, déjà difficiles en temps normal, ont souvent été totalement négligés », affirment les libéraux.

« La plupart des hôpitaux de la région », et « surtout les deux CHU [avec celui de Nice] », « ont préféré utiliser leurs propre outils » informatiques de coordination. Ils ont ainsi intégré « de nombreux patients dont ils pouvaient ainsi assurer le suivi à distance, se dispensant du médecin traitant », déplorent-ils.

L’IHU de Marseille a agi « au mépris » des mesures de confinement et des professionnels

Dans le cas particulier de l’IHU (dirigé par le Pr Didier Raoult, note-t-on), « sa pratique de tests massifs » s’est faite « hors recommandations ». Pourtant, il « n’a jamais été inquiété » notamment « par l’ARS ».

« Les patients se rendaient spontanément à l’IHU, parfois au mépris des mesures de confinement (files d’attente sur le boulevard Jean-Moulin de plusieurs centaines de mètres), et bien sûr sans aucun retour de prise en charge vers le médecin traitant », déclarent les libéraux.

L’URPS-ML, « qui a sollicité l’IHU dans ce sens, n’a jamais eu de retour ». Celui-ci « a par la suite étendu son influence en testant ‘hors les murs’ dans des Ehpad [établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes], des foyers logements, etc. Tout cela « au mépris des professionnels de terrain qui étaient impliqués. »

Il n’y a pas eu « de concertation avec les laboratoires locaux, pas de retour au médecin traitant des résultats ni de la prise en charge, et évidemment, pas de lettre de liaison », dénonce l’union des médecins libéraux.

Pour une refonte du fonctionnement des ARS

L’URPS met également en cause la gestion des ARS. Elles « ne sont pas l’instance d’organisation et de régulation de la santé qu’elles devraient être, manquant de l’agilité nécessaire pour répondre à une crise sanitaire ».

« L’hospitalo-centrisme atavique de l’administration française a conduit les ARS à gérer [la crise] à travers un prisme principalement hospitalier: les malades étaient à l’hôpital, la ville devait prendre le relais après la sortie et assurer le suivi des ‘autres pathologies' », affirment les médecins libéraux.

L’application « d’une ‘doctrine nationale’, et la culture sanitaire des médecins inspecteurs de la santé publique, ont fait une impasse totale sur la médecine de ville », avancent-ils.

Même si l’ARS Paca « a probablement fait remonter régulièrement les demandes d’équipements », même si « elle ne peut être tenue responsable de la pénurie », il est « évident que la problématique a été largement sous- évaluée, et interroge finalement sur la pertinence de son fonctionnement en cas de crise ».

Ses « agents (tous niveaux confondus) ont probablement dépensé beaucoup d’énergie et de temps à décrypter des consignes nationales, récurrentes, variables pour tenter de les adapter localement ».

L’URPS dénonce « une inadéquation structurelle majeure de l’institution à un événement inattendu », et cela « doit appeler à une refonte sérieuse des chaînes décisionnaires, de la formation des agents, du champ d’action des ARS ».

Livre blanc des médecins libéraux de Paca face à la Covid-19

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