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Montaigne et La Boétie ou la quintessence de l’Amitié amoureuse – 2e partie

– Par Louis-François Garnier


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Michel de Montaigne est issu « d’une émigration et d’une double ascension sociale (…) datant de moins d’un demi-siècle » (17) avec, du côté maternel des marranes originaires d’Espagne et du côté paternel une riche famille bordelaise de négociants anoblis, les Eyquem. Le père de Michel, Pierre Eyquem de Montaigne (1495 – mort en 1568 de la gravelle) impose une éducation hors du commun dès le début puisque le nourrisson est confié à de pauvres bûcherons au lieu de faire appel à une nourrice comme il était d’usage dans l’aristocratie. (18) Le jeune garçon est ensuite éduqué selon des principes humanistes, « sans fouet et sans larmes » et « toute la maison parlait latin pour qu’il apprît sans effort cette langue » (7) à l’initiative de son père qui fit campagne en Italie et avait ainsi « vu l’Italie de la Renaissance dans sa plus belle floraison artistique » (18). Il devint maire de Bordeaux, comme le sera à son tour son fils Michel qui, « connaissant les avantages d’un nom qui sonne bien » (18), éliminera plus tard son patronyme pour ne garder que « de Montaigne », prenant ainsi ses distances avec son origine bourgeoise à laquelle il devait néanmoins sa fortune.

Ce père bienveillant, dont Montaigne loua la bonté et le dévouement à la chose publique, ira même jusqu’à faire réveiller le jeune garçon en douceur par un musicien, « un joueur d’épinette ». Rétrospectivement, le peintre bordelais Pierre Nolasque Bergeret (1782-1863) aura probablement jugé plus facile, et peut-être plus emblématique, d’y substituer un joueur de luth dans sa peinture dénommée L’enfance de Montaigne – l’éveil en musique (Musée des Beaux-Arts de Libourne) à prétention historique, anecdotique et édifiante dans le style troubadour. On y voit le jeune Montaigne, avec une curieuse morphologie d’adulte dans un style maniériste, entouré de ce qui pourrait être sa mère bienveillante, pourtant réputée « acariâtre et souvent querelleuse ». (6) En effet, les relations entre Montaigne et sa mère « passent pour avoir été mauvaises » (15) et « s’il nous parle souvent de son père, il ne nous fait pas connaître sa mère » (7), Antoinette de Louppes (1514-1603), au même titre qu’il ne nous parle pas de ses frères et sœurs. (7) (17).

Le père est absent alors qu’on sait que Pierre Eyquem de Montaigne était le « meilleur des pères qui furent oncques » (jamais) et qu’il a joué un rôle déterminant dans l’éducation de son fils qui naît l’année du Pantagruel de Rabelais (v.1494-1553), bréviaire du nouvel humanisme (8). Le petit Michel est élevé en latin, ce qui est un privilège à une époque où le peuple parle des patois divers et variés car le français n’est devenu réellement la langue officielle qu’avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) décrétée par François 1er (1494-1547) et qui fonde les prémices de l’état civil, les curés étant dorénavant tenus de tenir les registres des naissances et des décès.

En cette même année 1539, Michel alors âgé de 6 ans ne parlait ni gascon ni français alors qu’il maîtrisait le latin parlé et écrit et « sa vie durant, il préférera presque lire en latin ». (18) Son père l’envoyât alors au collège de Guyenne, à Bordeaux puis, à l’âge de 13 ans, il rentra chez son père avant d’intégrer l’université en 1549 et il est plausible qu’il ait étudié le droit et les lettres à Paris. Toute sa vie, « Montaigne a su gré à son père de l’avoir libéré des préjugés pour ainsi dire dès le berceau ». (18)

 Si l’on excepte le Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse et l’Allemagne en 1580 et 1581 qui est une chronique initialement non destinée à être publiée, et qui le sera près de deux siècles plus tard après qu’on ait retrouvé le manuscrit en 1770, Montaigne est l’homme d’un seul livre qui est un nouveau genre d’écriture : les Essais (9). La première édition est publiée au printemps 1580 à compte d’auteur chez un imprimeur bordelais. Montaigne dira qu’il est « consubstantiel à son auteur », et il y consacra l’essentiel de son activité, bien qu’il ait été maire de Bordeaux (1581-1585), en n’ayant de cesse de le compléter durant vingt ans à partir de 1572 et jusqu’à quelques mois de sa mort. Il s’agit pour Montaigne de procéder à « une perpétuelle réécriture du moi »avec en définitive « un palimpseste de la mémoire et du jugement » qui « ne pouvait s’achever que par la disparition de l’auteur ». (15)

Entre 1557 et 1559 (16), probablement en 1558, à moins que ce ne fut au printemps 1559 (15) car la chronologie reste incertaine, « la grande affaire dans la vie de Montaigne a été la rencontre d’Etienne de la Boétie et l’amitié qui s’en suivie ». (10) Cette rencontre fut d’autant plus probable que le premier cherchait l’autre et que tous deux exerçaient des fonctions proches au Parlement de Bordeaux. En quelque sorte, ils « étaient prédestinés l’un à l’autre avant de se connaître » (9) ; « nous nous cherchions avant que d’être vus ». On assiste alors à une relation d’une rare intensité en considérant que « ambiguë est aussi la nature de leur commerce ». (6)

Cette ambiguïté se retrouve dans le texte même de Montaigne comme lorsque La Boétie lui fait « l’amoureuse offrande » de sa bibliothèque et quant il relate cette « divine liaison (…) vécue jusqu’au fond des entrailles » et où « les corps eussent part à l’alliance ». En effet, il ne s’agit pas d’amis ordinaires qui « ne sont qu’accointances et familiarités par quelque occasion ou commodités » mais bel et bien d’une fusion idéalisée où les âmes « se mêlent et confondent l’une en l’autre et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes ». Mais nul ne peut mieux en parler que Montaigne : «Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un et l’autre (…) d’où la précipitation de notre intelligence si promptement parvenue à sa perfection.

Ayant si peu à durer et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, (…) elle n’avait point à perdre de temps ». Etienne de la Boétie a vingt huit ans et est marié depuis 1552 à une femme plus âgée bien qu’au préalable encore « jeune veuve » (16) et mère de deux filles, et Montaigne n’a que trois ans de moins. Ils sont en effet tous les deux des « hommes faits » de telle sorte qu’il ne semble pas que leur relation ait pu être similaire à celles relatées dans la Grèce antique où le plus âgé (éraste) prodigue au plus jeune (éromène) une éducation à connotation homosexuelle ritualisée (10) et des cajoleries lors du symposion à la fin du banquet. Montaigne qui « comme son père, est d’une petitesse frappante » (18), reste un homme qui aime les femmes « qui, dit-il, l’ont très tôt et fortement attiré ». (18)

Il se laissera même « mener au mariage » bien qu’il fasse preuve d’une certaine méfiance en opposant « l’amitié plus tempérée et constante à l’amour pour les femmes, plus fiévreux et volage » (10). Montaigne nous dit, à propos des relations masculines équivoques antiques, que « cette licence grecque est justement abhorrée par nos mœurs » mais ceci « vise la pédérastie plutôt que l’homosexualité ». (5) Montaigne « ne dit rien alors, ni pour, ni contre la relation amoureuse entre deux « hommes faicts » (15) alors même qu’une telle relation, condamnée par l’Eglise, était chose courante à la Renaissance comme dans l’antiquité. (15) C’est donc un homme qui lui fait découvrir la passion (3) sans trop savoir comment, en fonction de « je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union » ce qui lui fera dire bien plus tard, sous forme de rajouts à l’encre dans la marge d’un exemplaire des Essais « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

Il apparaît en outre que La Boétie, bien que viril, n’était pas particulièrement beau avec même une « laideur physique » (15) mais, comme lors de la relation entre Socrate (vers 470/469-399 av. J-C.) et Alcibiade (450-404 av. J-C) qui pratiquait « l’autre amour » (12) et qui a pu inspirer cette amitié (2), la beauté physique est supposée passer après la force attractive de l’intelligence. Entre ces deux jeunes hommes très érudits qu’étaient Michel et Etienne, férus de culture gréco-romaine, il est aussi possible que leur amitié se soit inspirée de Sénèque pour lequel « l’amour peut se définir comme la folie de l’amitié » et qui écrivit à son ami Lucilius des lettres où « il s’y épanche, s’y découvre, s’y livre en toute sincérité comme on le doit à son meilleur ami » (13) et de façon d’autant plus émouvante que ceci survint seulement quelques mois avant son suicide ordonné par Néron (37-68) dont il fut le précepteur. Sénèque (Lettre 63,5-13) nous incite à « jouir d’un ami de son vivant plutôt que de le pleurer sans mesure à sa mort ». 

Il semble que « La Boétie et Montaigne se seraient fréquentés durant six années, moins les deux ans de séparation dus à leurs déplacements respectifs, ce qui donne quatre années effectives » (15), c’est-à-dire de façon « si tragiquement brève ». (16) Montaigne parle des « quatre années qu’il lui a été donné de jouir de la douce compagnie et société du personnage » (7) et lui arrivera plus tard d’avoir une intense nostalgie de ces moments de bonheur. C’est ainsi qu’il relate être tombé «en un pensement si pénible de M. de La Boétie » aux Bains della Villa, près de Lucques en 1581, et que cela lui « fit grand mal ». (7) Il n’aura plus d’ami « au sens de l’idéal antique » (10) jusqu’à ce qu’il rencontre en 1588 une jeune femme très érudite et pétrie d’admiration à son égard. Il s’agit de Marie de Gournay (1565-1645), de plus de trente ans sa cadette, et qui aura à cœur « jusque dans ses dernières années, d’illustrer la mémoire de Montaigne et de s’en présenter comme l’héritière littéraire et spirituelle» (15) de telle sorte que c’est ainsi sa « fille d’alliance » qui publiera en 1595 la troisième édition des Essais.

Montaigne était très affecté par la gravelle et passa les deux dernières années de sa vie dans sa chambre qui se situait dans sa tour de trois étages comportant une chapelle, une chambre à coucher et « au plus haut, la bibliothèque ou, comme il dit, sa librairie ». (7) Il s’agit d’un lieu propice au loisir studieux (otium studiosum) prisé par les riches romains, à l’opposé (nec-otium) du travail et du négoce (negotium). C’est dans sa chambre, conçue pour y entendre la messe, que Montaigne meurt non pas de la gravelle mais d’une « esquinancie » ou phlegmon pharyngé à point de départ amygdalien ou lié à la complication infectieuse d’une lithiase salivaire obstructive, ce qui le rendra aphone, l’obligeant à écrire ses dernières volontés.

Le 13 septembre 1592 il fait venir auprès de lui ses plus proches voisins et, en leur présence, fait dire une ultime messe et rend le dernier soupir lors de l’élévation du Corpus Domini après s’être élancé « comme à corps perdu sur son lit, les mains jointes » (3) comme le montre (Musée d’art et d’archéologie-Périgueux) le peintre d’histoire Joseph-Robert Fleury (1797-1890). 

Nous ne saurons jamais, et pour cause, ce qu’Etienne de la Boétie aurait pu nous dire de sa relation avec Michel de Montaigne mais « force est de reconnaître que c’est en grande partie Montaigne qui a fabriqué La Boétie. Non pas le La Boétie historique (…) mais le La Boétie de papier, le seul qui compte vraiment aux yeux de la majorité des lecteurs de Montaigne et des critiques d’aujourd’hui ». (15) Montaigne survécut près de trente ans à son ami mort prématurément et consacra les vingt dernières années de sa vie à rédiger les Essais, ouvrage fondateur de la littérature française et de la philosophie occidentale et où il consacre un chapitre à cette amitié qu’il fera passer à la postérité.

Bibliographie

(1) La Boétie E. Discours de la servitude volontaire. Traduction en Français moderne et postface de Séverine Auffret. Ed. Mille et une nuits 2016
(2) Hennig J-L. De l’extrême amitié. Montaigne & La Boétie. nrf Gallimard 2015
(3) Lacouture J. Montaigne à cheval. Points Seuil 1998
(4) Gigon S.C. La Révolte de la gabelle en Guyenne (1548-1549). Paris, Champion,1906. In-8,IX-298 p. www.persee.fr
(5) Onfray M. Le luth de Montaigne (1533-1592). Le crocodile d’Aristote. Albin Michel 2019
(6) Album Montaigne. Iconographie choisie et commentée par Jean Lacouture. Bibliothèque de la Pléiade nrf Gallimard 2007
(7) Moreau P. Montaigne. Connaissance des Lettres Hatier 1967
(8) D’Ormesson J. Une autre histoire de la littérature française. Points-seuil 1999
(9) Montaigne. Les Essais. Edition établie et présentée par C. Pinganaud. Arléa 1996
(10) Compagnon A. Un été avec Montaigne. Equateurs parallèles 2013
(11) Sartre M. L’homosexualité dans la Grèce ancienne in La Grèce ancienne Ed. du Seuil Histoire 2008
(12) De Romilly J. Alcibiade  Le Livre de Poche.  Editions  de Fallois 1997
(13) Sénèque. Lettres à Lucilius. Traduction de Joseph Baillard annotée par Cyril Morana. Ed. Mille et une nuits 2017
(14) Onfray M. Sagesse. J’ai Lu Flammarion 2020
(15) Dictionnaire Montaigne. Ed. P. Desan, Honoré Champion/Classique Garnier 2007, réed. 2016
(16) Comte-Sponville A. Dictionnaire amoureux de Montaigne. Plon 2020
(17) Nakam G. montaigne et son temps. tel gallimard 1993
(18) Zweig S. Montaigne. Edition présentée par O. Philipponnat. Le Livre de Poche 2019

Remerciements au Dr Marcel Delaunay pour sa bienveillante attention et au Pr Brenton Hobart de l’American University of Paris, spécialiste de la littérature de la Renaissance, pour ses encouragements et ses conseils érudits.